Comment créer une exposition esthétique, efficace, interactive, modulaire et respectueuse de l'environnement, tout en pensant son itinérance en amont ? Est-il possible de faire naître un tel projet sans l'appui d'une institution ? La créatrice de l'exposition art & science COULEURS partage son expérience de conception et de production indépendante, où la liberté de création côtoie une nécessaire polyvalence et une certaine prise de risque. Un pari réussi.
Créer une exposition à partir de rien, hors de tout cadre institutionnel, pour interroger chaque étape de sa conception et de sa réalisation afin de remettre l'essentiel au cœur du projet : c'est le défi que je me suis lancé. Qu'est-ce que l'essentiel ? Pour moi, il s'agit de privilégier la simplicité et l'efficacité en faisant le choix de priorités claires : les publics, les usages et le respect de l'environnement.
Passionnée de sciences, d'art et de culture, docteure en physique et conservatrice du patrimoine, et depuis 2018, entrepreneure, je me suis engagée dans cette aventure, qui a abouti à la création de l'exposition itinérante art & science COULEURS.
Présentée d'abord au Cellier de Reims fin 2023, l'exposition art & science COULEURS a été accueillie en 2024 par le Musée de la Corderie Vallois (Métropole de Rouen) pour le festival Normandie impressionniste. Elle poursuit aujourd'hui son itinérance en France et à l'international.
Je raconte ici les choix que j'ai effectués et donne un aperçu des coulisses de cette aventure.
Exposition COULEURS, création originale MuseoScience, ici au musée Hébert
Partage et transmission : le public au cœur du projet
Une approche mixte et universelle – entre « musée » et « centre de sciences »
Lorsque je suis arrivée dans le monde des musées par la voie de l'Institut national du patrimoine (INP), j'ai été frappée de cette dichotomie dans le paysage culturel (tout du moins français) entre les musées d'un côté et les centres de sciences de l'autre. Les musées sont par essence et par la loi définis par leur collection patrimoniale, qu'il s'agisse d'art, d'animaux naturalisés ou encore d'objets ethnographiques ou techniques. Ils privilégient la présentation d'objets authentiques, patrimoniaux. Les centres de sciences, généralement dépourvus de collection, sont des lieux dédiés à la culture scientifique, mettant l'accent sur la médiation, l'expérimentation, le ludique et le pédagogique.
S'il existe aujourd'hui quelques passerelles, ces deux mondes restent très disjoints, avec une frontière relativement étanche, certainement d'origine historique et renforcée par les statuts distincts de ces structures ainsi que par la divergence des profils et formations menant à y travailler.
À mon sens, nous avons tout à gagner à nous inspirer de ces deux approches pour proposer une troisième voie, mixte, pour élargir les publics auxquels on s'adresse. En associant des objets authentiques et des expériences interactives, en mettant l'accent tant sur le beau que sur le ludique et le pédagogique, on propose au public une expérience riche et variée, qui peut toucher les enfants comme les adultes, que l'on vienne pour voir de belles choses ou pour apprendre, pour s'émerveiller, s'amuser ou expérimenter. C'est cette approche universelle que j'ai choisie pour créer l'exposition art & science COULEURS. Les visiteurs et visiteuses y découvrent des expériences physiques et sensorielles, des jeux, ainsi que des objets réels et des créations artistiques contemporaines.
La couleur est un sujet universel, qui m'a toujours fascinée par sa capacité à traverser toutes les disciplines et à créer la surprise. Elle se prête à une approche qui entremêle art et science, nature et culture. Se plonger dans l'univers vertigineux de la couleur, c'est questionner notre perception du monde, c'est interroger notre rapport au réel, nos habitudes et nos préjugés. La couleur porte en elle ce caractère universel, qui « parle à tous et toutes », cette simplicité d'accès derrière laquelle se cache une grande profondeur scientifique, cet émerveillement et enfin ce rapport direct à la matérialité et au réel qui sont au cœur des valeurs que je crois essentielles.
Concevoir et réaliser des expériences simples et profondes
La manipulation « Toupies colorées » se présente comme un disque coupé en parts, alternant secteurs rouges et secteurs bleus. En actionnant une manivelle, on fait tourner le disque. Les couleurs se mélangent. L'œil ne perçoit plus le rouge ni le bleu : il voit du rose. Une manipulation simple, percutante, qui parle d'elle-même. Même sans lire le cartel, on perçoit immédiatement un effet. On est surpris et on retire quelque chose de cette expérience. Le cartel explicatif permet d'aller plus loin. Le rose n'est pas présent sur le disque. Il apparaît dans notre tête. Le cerveau « invente » des couleurs : la couleur n'est pas une pure propriété de la matière ; elle est une sensation perçue par l'œil et interprétée par le cerveau.
C'est ce que j'appelle une expérience simple et profonde : c'est une porte d'entrée immédiate vers un contenu profond et sérieux. Mais il ne faut pas s'y tromper. Obtenir un résultat simple, presque évident, nécessite beaucoup de travail, d'essais, d'erreurs et de créativité.
Le point de départ était une expérience que j'ai découverte grâce au site Internet 123couleurs.fr créé par deux physiciens passionnés de couleur, Sylvie Zanier et Julien Delahaye (1), que j'ai contactés et qui sont devenus de vrais partenaires du projet. L'expérience à l'origine consiste à faire tourner une petite toupie colorée en carton et voir les couleurs se mélanger.
L'objectif était de transformer cette expérience en manipulation robuste, en « dur », qui fonctionne en autonomie dans l'exposition, avec l'ambition de durer plusieurs années. L'idée était aussi de changer d'échelle pour passer d'un petit format « individuel » à un format « collectif » beaucoup plus grand : ainsi, quand un visiteur fait tourner la toupie, d'autres autour peuvent voir en même temps ce qu'il se passe.
La première proposition imaginée avec les scénographes (Nuüd Studio) et le fabricant (Ateliers Saint Roch) était un disque de 30 cm de diamètre fixé sur un axe rotatif, que les visiteurs feraient tourner à la main. Excellente idée sur le papier. Mais lors de la réalisation, nous avons eu la mauvaise surprise de voir que ça ne marchait pas. Les couleurs ne se mélangeaient pas. Le problème était qu'à la main, on n'arrivait pas à faire tourner le grand disque assez vite, contrairement aux petites toupies de carton. On a testé une modification de la taille des secteurs sur le disque, avec une alternance plus fréquente des couleurs. Sans succès.
Une piste facile aurait été d'ajouter un moteur. Solution facile mais pas satisfaisante : je préférais qu'on reste sur quelque chose de plus direct, plus immédiat, une manipulation « low tech », sans artifice. Le fabricant a alors imaginé un système avec une manivelle et des courroies, comme le mécanisme d'un vélo, pour faire tourner le disque très vite, sans avoir besoin de beaucoup de force au départ. Les nouveaux tests se sont révélés très concluants.
L'exemple de cette manipulation montre comment une idée géniale peut se révéler décevante à la réalisation voire totalement ratée, si on ne prend pas le soin de la tester et de faire les ajustements nécessaires jusqu'à obtenir un résultat convaincant. L'exposition se vit et s'expérimente autant qu'elle se pense.
Toupies colorées. Exposition COULEURS de MuseoScience, ici au Musée de la Corderie Vallois
S'adresser à tous et toutes, enfants comme adultes
Il peut être difficile de toucher tous les âges à la fois. En particulier les expériences pour les tout-petits, non lecteurs, qui nécessitent une conception bien particulière, tant sur le fond que sur la forme. Cependant, il est à mon sens possible de s'adresser autant à des enfants, dès 5-6 ans, que des adolescents et des adultes.
La clé est de proposer des dispositifs simples. Simple cependant, ne veut pas dire trivial, ni connu de tous. On peut imaginer des expériences très simples, où il se passe quelque chose d'immédiat mais surprenant, qu'on ne voit pas tous les jours, qui interroge, fait réfléchir, suscite le débat entre visiteurs. Plus la compréhension est simple, plus c'est efficace pour interpeller, questionner et faire passer des messages. La simplicité n'empêche pas non plus la rigueur scientifique. Les sujets abordés peuvent être profonds.
L'exposition en soi n'est pas à mon sens le lieu pour faire un cours complet sur un sujet. Elle est davantage une expérience que l'on vit, qui suscite des émotions et ouvre des portes en suscitant la curiosité.
Un exemple tiré de l'exposition art & science COULEURS : « Couleurs et préjugés ». Un tableau du XVIIe siècle, Les enfants Habert de Montmor, de Philippe de Champaigne, représente un groupe de sept enfants. La question posée au public est de savoir combien de filles il y a dans ce groupe. La réponse surprend et dans les visites que j'ai pu faire, rares sont les personnes, enfants comme adultes que j'ai vu trouver la bonne réponse : la seule fille du tableau est en bleu tandis que les garçons sont pour certains vêtus de rose, pour d'autres d'une robe bleue ou d'une tunique jaune…
Ce quizz interroge nos préjugés quant au genre attribué aux couleurs. Le cartel va un peu plus loin. Il explique que cette symbolique de « rose pour les filles, bleu pour les garçons » est une invention récente, qui a pris son essor avec la société de communication. Il évoque aussi la « taxe rose », cette pratique sexiste et pourtant assez répandue, consistant à vendre le même jouet, vêtement ou rasoir plus cher en rose qu'en bleu ou blanc…
Couleurs et préjugés. Exposition COULEURS de MuseoScience, ici au Musée de la Corderie Vallois
Mise en œuvre dans la scénographie
S'adresser autant aux enfants qu'aux adultes n'est pas uniquement un défi pour les contenus et sujets abordés, mais aussi pour la scénographie. Il s'agit de tenir compte des différentes tailles de visiteurs. Enfants, adultes, femmes, hommes, debout ou en fauteuil. Et ce n'est pas toujours facile. Il faut parfois faire des compromis.
Ainsi, lors du dessin des mobiliers de scénographie, nous avons ajusté l'agencement pour que toutes les manipulations soient à hauteur suffisamment basse pour que tout le monde puisse voir et manipuler, que les textes soient lisibles également. Le plus difficile était le choix de la hauteur pour les mini-théâtres de lumière : on regarde à l'intérieur d'une boîte noire par un petit trou. Nous avons choisi une hauteur assez basse pour un enfant de six ans ou une personne en fauteuil. Un cube qu'on peut déplacer peut être utilisé comme siège pour un adulte ou de support pour grimper pour un enfant plus petit.
L'harmonie et la cohérence entre le fond et la forme est à mon sens une clé de la réussite d'un projet d'exposition.
Mini-théâtre de lumières. Exposition COULEURS de MuseoScience, ici au Musée de la Corderie Vallois
Sobriété, élégance et ergonomie. Privilégier l'usage et une démarche durable
Un rapport direct et sans filtre à l'expérimentation et à la matérialité
J'ai fait le choix pour l'exposition art & science COULEURS d'un rapport direct à la matérialité et l'expérimentation, avec la présentation d'objets originaux et des expériences « low tech » plutôt que virtuelles. Ce choix est cohérent avec mes engagements en matière de durabilité et de respect de l'environnement. Tant dans la production initiale des dispositifs que dans leur usage : moins d'énergie consommée, moins de soucis de maintenance et d'obsolescence dans le temps.
L'objectif est également de proposer au public une expérience originale, différente de ce qu'on peut voir de chez soi ou dans un cinéma. La visite d'une exposition est une expérience « en présentiel », en 3D, sensorielle. Il me semble intéressant de revenir à ce principe de base en proposant des expériences physiques, réelles et sensorielles, ainsi qu'une confrontation à des objets originaux authentiques.
La décomposition de la lumière blanche par un prisme ou encore le mélange des couleurs avec les toupies colorées sont deux exemples d'expériences qui se vivent « en vrai » : quand on tente de les filmer ou de les photographier, le résultat est décevant, car l'appareil photo numérique ne capte pas les couleurs comme notre œil. Il faut assister à la véritable expérience pour constater le phénomène physique. Cela donne sens au fait de se déplacer pour visiter l'exposition.
L'exposition art & science COULEURS propose aussi des jeux faisant appel aux sens : la vue, mais aussi le toucher, l'ouïe et l'odorat. Elle présente enfin des pièces artistiques originales : des œuvres textiles contemporaines créées pour l'exposition – notamment un herbier textile créé en teinture végétale par l'artiste Juliette Vergne, et une robe « nuancier » par la costumière Anaïs Mérat.
Herbier textile, création de Juliette Vergne. © MuseoScience
Robe « nuancier », création d'Anaïs Mérat. © MuseoScience
Choisir la sobriété dans une démarche d'écoconception
L'objectif était de créer une scénographie élégante, épurée, astucieuse et conçue pour l'itinérance, légère, robuste, modulable et optimisée pour le transport. L'enjeu pour la scénographie était multiple. Le plus souvent, la scénographie est conçue pour un premier lieu, qui produit l'exposition et où elle est destinée à être présentée en premier. C'est seulement dans un second temps qu'on se pose la question de l'itinérance.
Le but ici était d'intégrer la contrainte de l'itinérance en amont, dès la conception, en anticipant les enjeux de conditionnement, stockage, transport, montage et démontage, robustesse, adaptation, etc., dans une démarche d'efficacité et d'éco-conception. Le tout sans renoncer à la dimension artistique de la scénographie. Mon ambition était de concilier itinérance, durabilité et qualité esthétique. Le beau et le fonctionnel.
Les scénographes lillois Lorianne Neveu et Matthias Delattre de Nuüd Studio ont su relever ce défi. Ils ont imaginé une scénographie sobre, astucieuse et élégante, inspirée de l'atelier du peintre. Des « chevalets » portent des tissus imprimés – les panneaux d'exposition – et des tissus colorés, pièces créées sur mesure pour l'exposition.
Scénographie. Exposition art & science COULEURS. © MuseoScience
Le principe repose sur des éléments répétés, offrant une grande modularité dans l'implantation : l'exposition s'adapte aux lieux qui l'accueillent. Les mobiliers « boîtes à peinture » (ou boîtes à couture) s'ouvrent puis s'installent, bien fixés, sur des tréteaux et des cubes. Ils se referment pour le transport, servant également de caisses pour transporter les éléments de manipulations et petits objets.
Nous avons aussi fait attention aux hauteurs et largeurs, pour anticiper des plafonds pas toujours hauts et des portes pas toujours larges pour accéder aux espaces. Dans la mise en œuvre avec le fabricant, les Ateliers Saint-Roch, nous avons pris en compte les dimensions des palettes de transport pour ajuster la taille des mobiliers de façon à optimiser leur conditionnement sur palettes et leur transport. Le respect des standards logistiques est un atout considérable pour faire face aux problématiques de stockage, de manutention avec des engins et de transport international.
Dès la conception, tous les éléments portant du texte ont été imaginés de façon à s'intégrer de façon élégante à la scénographie, mais aussi de façon à être facilement remplaçables pour adapter l'exposition à d'autres langues pour un voyage à l'international, sans avoir besoin de fabriquer de nouveau des éléments ni de réimprimer des visuels. Le choix de sobriété apparaît aussi dans le choix des matériaux (principalement du contreplaqué) et les choix graphiques, intégrant des couleurs mais avec parcimonie, sans grands aplats. Toujours cette idée de produire moins. D'aller à l'essentiel et de réduire l'impact environnemental.
Colisage et transport. Exposition art & science COULEURS. © MuseoScience
Pour pouvoir mettre en œuvre ces principes, il a fallu, comme pour les manipulations, des phases de tests et de prototypage. Les Ateliers Saint-Roch ont fabriqué un chevalet et un mobilier-boîte pour valider le principe. Nous avons ajusté les dimensions et plans pour garantir plus de solidité et robustesse. Nous avons notamment pris la décision d'ajouter des systèmes de fixation entre les éléments pour assurer la robustesse de l'ensemble. Cela a apporté quelques contraintes à la marge, limitant la modularité, qui reste grande mais pas aussi libre qu'imaginée au stade de conception scénographique. Enfin, il a fallu bien sûr tester les impressions : les couleurs ont tendance à nous échapper, elles ne sont jamais les mêmes sur écran et imprimées. C'est au cœur du sujet de l'exposition elle-même…
Conclusion
Cette démarche, qui consiste à concilier innovation, esthétique, efficacité, durabilité, ergonomie et respect de l'environnement fait écho, comme j'en ai pris conscience récemment, aux principes fondamentaux du design définis il y a 50 ans par le célèbre designer allemand Dieter Rams, designer industriel, architecte de formation. Ces valeurs sont, à mon sens, plus que jamais d'actualité aujourd'hui, avec les défis environnementaux qui s'imposent à nous.
Découvrir l'exposition art & science COULEURS
Comment produire une exposition itinérante en tant qu'entreprise ?
Porter un tel projet sous forme entrepreneuriale, hors de tout cadre institutionnel, a l'avantage d'offrir une grande liberté et beaucoup d'agilité. Mais cela signifie aussi ne pas pouvoir s'appuyer sur tout ce qu'une institution peut apporter en termes de moyens financiers, humains, techniques et logistiques.
J'ai dû assumer moi-même de nombreux rôles sur ce projet, nécessitant de l'agilité, de la créativité, de la persévérance. Je suis d'abord et avant tout commissaire et muséographe de l'exposition art & science COULEURS. Également productrice, il m'a fallu aussi imaginer un modèle, notamment économique, et gérer tous les aspects administratifs, financiers, juridiques, opérationnels, techniques et logistiques du projet. Enfin je m'occupe aujourd'hui de l'itinérance : de la prospection commerciale et la communication à la logistique – stockage, transport, montages et démontages. Il fallait aussi bien sûr m'entourer de bons partenaires et prestataires : scientifiques, artistes, scénographes, fabricants, etc.
Pour produire l'exposition, je souhaitais conserver une liberté totale et la grande agilité qu'offre le modèle entrepreneurial. C'est pourquoi j'ai décidé de porter ce projet avec mon entreprise MuseoScience et non sous la forme d'une coproduction. Pour produire l'exposition, j'ai pris des risques : j'ai investi personnellement du temps sur plusieurs années et de l'argent, et eu recours à un prêt bancaire. Les musées de la Ville de Reims ont été les premiers à accueillir l'exposition art & science COULEURS. Aujourd'hui, l'exposition a un bel avenir d'itinérance devant elle, avec au programme pour 2025, la Suisse et l'Isère.
(1) Sylvie Zanier (Université Grenoble Alpes) et Julien Delahaye (CNRS) ont d'ailleurs été lauréats récemment du prix Jean Perrin de vulgarisation scientifique pour leurs actions sur le thème des couleurs, dont notamment leur contribution à l'exposition art & science COULEURS.